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vendredi 26 juin 2009

Caresser le velours / Sarah Waters


Débauche de mélodies, de parfums et de costumes, Caresser le velours ressuscite, dans la meilleure tradition picaresque, les dernières années de l'Angleterre victorienne. C'est le récit, tout à la fois érotique et historique, des aventures de Nancy, une jeune provinciale vendeuse d'huîtres dans un petit port sur la côte du Kent, dont le sort bascule lorsqu'elle tombe amoureuse d'une chanteuse de music-hall aux allures de dandy [...]. Sarah Waters a du souffle, et les tribulations amoureuses de son adepte de Sapho dans un Londres fin de siècle, entre gloire et misère, sont un délice de cruauté. Câlins et caresses compensent la dureté de l'Angleterre victorienne, et cette éducation sentimentale au féminin conjugue pudeur et impudeur avec une incroyable virtuosité. Chapeau pour un premier roman. " Alexis Liebaert, Elle

" Quand on est une fort jeune provinciale, s'amouracher d'une chanteuse de music-hall qui joue les dandys dans le cabaret du coin, cela vous change une vie en destin. Nancy, la petite écaillère du Kent, quitte famille et amoureux pour partir à Londres dans le sillage de la séduisante Kitty. Elle y découvre le monde des théâtres, ses ombres et ses lumières. Et la voilà sur scène habillée en garçon dans un duo avec son amante secrète. Mais après la gloire vient le temps de la trahison et de l'abandon. Kitty, refusant d'assumer publiquement ses penchants féminins qui contrarieraient sa carrière, se marie. Et voici venu pour Nancy le temps de la solitude, de l'errance, et des trottoirs de Soho. Sarah Waters a du souffle, et les tribulations amoureuses de son adepte de Sapho dans un Londres fin de siècle, entre gloire et misère, sont un délice de cruauté. Câlins et caresses compensent la dureté de l'Angleterre victorienne, et cette éducation sentimentale au féminin conjugue pudeur et impudeur avec une incroyable virtuosité. Chapeau pour un premier roman. " Alexis Liebaert, Elle.

"Avec une vraie réussite narrative, l'auteur restitue les atmosphère interlopes et débridées de la capitale anglaise, engluée dans la pudibonderie victorienne d'un règne finissant, mais qui s'étourdit déjà de fêtes et de salutaires débauches." Patrick de Sinety, Le Magazine Littéraire.

Caresser le velours est le premier roman d'une star du milieu gay. En pleine époque victorienne, une jeune ouvreuse d'huîtres tombe amoureuse d'une étoile de music-hall, qui se déguise en homme. Leur duo fait bientôt frissonner les noctambules londoniens, mais quand sa bien-aimée la trompe avec son impresario, les paillettes lui restent en travers de la gorge. Kitty plonge alors en apnée dans le Londres glauque de la fin du siècle. Ébouriffant." Elle.

Du bout des doigts / Sarah Waters


Londres, 1862. À la veille de ses dix-huit ans, Sue Trinder, l'orpheline de Lant Street, le quartier des voleurs et des receleurs, se voit proposer par un élégant, surnommé Gentleman, d'escroquer une riche héritière. Orpheline elle aussi, cette dernière est élevée dans un lugubre manoir par son oncle, collectionneur de livres d'un genre tout particulier. Enveloppée par une atmosphère saturée de mystère et de passions souterraines, Sue devra déjouer les complots les plus délicieusement cruels, afin de devenir, avec le concours de la belle demoiselle de Briar, une légende parmi les cercles interlopes de la bibliophilie érotique. Héritière moderne de Dickens, mais aussi de Sapho et des Libertins, Sarah Waters nous offre une vision clandestine de l'Angleterre victorienne, un envers du décor où les héroïnes, de mariages secrets en amours interdites, ne se conduisent jamais comme on l'attendrait. Un roman décadent et virtuose.

« Retrouvant le parler cockney de la pègre londonienne, réinventant les décors crapoteux des bas quartiers, l'humidité glaciale des grandes demeures campagnardes, analysant le sadisme lamentable des responsables d'asiles de fous, Sarah Waters navigue avec habileté entre mélodrame historique, énigme et amours interdites. » M.-C. A., Marie-Claire
« La très talentueuse Galloise Sarah Waters [...] connaît en experte sa grande littérature populaire, et ne peut s'empêcher de jongler avec ses ingrédients les plus extravagants. Avec un art sorcier, délicieusement audacieux, aussi. » Christine Ferniot, Télérama
« Par des chemins détournés, en passant par l'amour entre deux femmes qui avaient tout pour se haïr, la romancière nous conduit par le bout du nez jusqu'où elle veut aller. Et, pour dire la vérité, on est heureux de s'être laissé mené ainsi. » Pierre Maury, Le Soir
« Ce formidable récit se déroule dans une Angleterre victorienne et puritaine à souhait. Vous y trouverez les références que vous voudrez : Charles Dickens pour l'humidité froide de ses ambiances, Robert Louis Stevenson pour la noirceur des sentiments. En tout cas, et ce n'est pas lui faire injure que de l'affirmer, on ne dirait jamais que Sarah Waters, 37 ans, vit à notre époque. » Caroline Andrieu, Le Parisien

dimanche 21 juin 2009

La tête hors de l'eau / Dan Fante


Parmi tous les héritiers littéraires du grand Fante, son propre fils Dan n’est sans doute pas le moins talentueux : partageant avec lui les mêmes traits marqués, un incorrigible penchant pour la bouteille, une biographie en dents de scie et le goût de l’écriture, ce Californien dans l’âme pousse le mimétisme familial jusqu’à nourrir à son tour son œuvre d’autobiographie en s’inventant un alter ego fictionnel nommé Bruno Dante, rejeton du célèbre Jonathan Dante, dont cet irrésistible troisième roman raconte les nouvelles aventures. Si John Fante a trouvé dans les souvenirs de ses jeunes années la matière de l’inoubliable quatuor de Bandini, c’est dans ceux de son parcours transcontinental d’adulte instable que puise son fils pour imaginer (ou, plus vraisemblablement, pour romancer une réalité arrondie dans les angles) l’existence turbulente de son héros intempérant : ses vingt-deux ans d’excès personnels en tout genre et d’expédients parfois loufoques suffiraient d’ailleurs probablement à fournir la matière première de dix ou douze romans du niveau de celui-là.

Après avoir plaqué ses études à l’âge de vingt ans, Dan Fante a effectivement taillé la route pour quelque temps avant de finalement s’échouer à New York, sur les rives de l’autre océan ; suivront deux décennies d’une vie de bohème qui le mène d’appartements crasseux en jobs de la dernière chance (on le connaîtra successivement colporteur, laveur de carreaux, chauffeur de taxis, détective privé ou gardien de nuit), épicée d’un peu de poésie et d’énormément d’alcool. C’est en soufflant sa quarante-deuxième bougie qu’il décide finalement que l’heure de la rédemption a sonné : Dan Fante jette son whiskey, se coupe les cheveux, s’assied devant une machine à écrire et pond un admirable roman intitulé Les anges n’ont rien dans les poches, premier épisode des tribulations de Bruno Dante, un poète en chute libre miné par la boisson que l’écrivain lance sur les routes en compagnie de Rocco, le chien de son père.

C’est cet antihéros incroyablement attachant que l’on retrouve en commençant La Tête hors de l’eau, résident d’un foyer de réadaptation, sobre depuis plusieurs mois déjà et s’ennuyant tellement dans son travail (il vend des aspirateurs au porte à porte) qu’il parvient à s’en faire renvoyer pour absentéisme. Une boîte de vente de fournitures de bureau par téléphone fondée par un ancien alcoolique prendra toutefois le risque de lui offrir une chance, comme elle l’a d’ailleurs fait pour la plantureuse stagiaire irano-mexicaine qui travaille sur le bureau d’à côté : celle-là même qui lui fera à nouveau perdre la tête en le poussant sur la mauvaise pente. Entre bonne volonté caustique et tendance naturelle à l’autodestruction ("toujours ce besoin que j’avais d’infliger de la souffrance et de détruire, d’essayer de causer un maximum de dégâts"), l’incroyable Bruno Dante nous emmène de réunions d’Alcooliques Anonymes en beuveries solitaires, dans une folle cavalcade à travers Los Angeles, berceau familial d’où coule "l’absurde monde onirique" qui inonde depuis 80 ans l’Amérique, cette "nation de jobards". Pour sortir de l’enfer, il reste l’humour et l’écriture : ça tombe bien, Dan Fante a une forte propension au premier et un réel talent pour la seconde. Marchant la tête haute dans les pas de Bukowski et de Hubert Selby Jr, son idole révérée, il fait de son odyssée sur le fil (bouteille, sexe et marginalité d’un côté ; billets verts, famille et honorabilité retrouvée de l’autre) un petit chef-d’œuvre d’émotion, de drôlerie désabusée et de compassion. Un roman violent et plein de vie, hérédité oblige. Tendrement rock’n’roll.

Bernard Quiriny


samedi 13 juin 2009

Arto Paasilinna


Né en 1942, à Kittilä (Laponie), Arto Paasilinna a d’abord été bûcheron et d'ouvrier agricole, avant de reprendre des études et de devenir journaliste au quotidien régional Lapin Kansa (Le Peuple Lapon).

« Au fin fond de la forêt, façon de parler, Paasilinna est né dans un camion, à Kittilä parce qu'il faut bien que les camions s'arrêtent, en 1942, en plein exode de sa région d'origine, Petsamo, au bord de l'océan Arctique, un accès maritime que la Finlande céda l'année suivante à l'URSS après avoir perdu la guerre d'Hiver et la guerre de Continuation. La famille est chassée vers la Norvège, puis par la Norvège en Suède et par la Suède en Laponie finlandaise quand c'étaient les Allemands qu'il fallait fuir : "J'ai connu quatre Etats différents dans ma prime jeunesse. La fuite est devenue une constante dans mes récits, mais il y a quelque chose de positif dans la fuite, si avant il y a eu combat." (...) La famille Paasilinna se fixe à la fin de son exode à Tervola, en Ostrobotnie (Pohjanmma, en finnois où même les noms de lieu ne se ressemblent pas), où on lui attribue une terre, avec pour tout bagage, un sisu gros comme ça.

On dit "la famille Paasilinna", pour simplifier, mais c'est un nom inventé, inventé par le père d'Arto qui s'était fâché avec ses parents au point de changer de nom, de Gullsten ("pierre dorée" en suédois) en Paasilinna ("forteresse de pierre" en finnois). Le nom n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, et, depuis le début de ce septembre 2003, se dresse sur une place de Tervola un monument de lourdes pierres de trois mètres de haut, simple granit poli, avec, à l'intérieur, comme un coeur qui bat un caillou rapporté du nord, en l'honneur des Paasilinna. Des sept frères et soeurs, quatre sont écrivains (dont un député européen), les autres sont médecin, acteur et professeur. » (extrait d’un article de Jean-Baptiste Harang, Libération 18 septembre 2003)


C’est à partir de 1975 qu’il commence à écrire, de la poésie, des romans et des scenarii. Son œuvre connaît un grand succès tant en Finlande qu’à l’étranger. Il a publié une trentaine de livres, traduits dans une trentaine de langues

« Arto Paasilinna est originaire du cercle polaire. Il ressemble de plusieurs façons à ses personnages. L'art de cet écrivain autodidacte, qui a développe un serre spécifique pour les circonstances arctiques, est caractérisé par les circonstances arctiques : par des toundras, par des rennes, par des Lapons et des lacs ainsi que par des forêts immenses. Cet écrivain qui n'aime pas les photographes et qui ne parle aucune langue étrangère est capable de faire rire toute l'Europe par son art qui a une dimension secrètement chamanique. Cet ancien bûcheron n'est pas cependant un rousseauiste qui voudrait marcher à quatre pattes et manger de l'herbe. Comme Voltaire il se lutte contre le fanatisme et la superstition de ses contemporains - fanatisme et superstition qui se sont cette fois-ci déguisées en valeurs matérialistes et technologiques de l'époque moderne. » (info-Finlande)

« C’est justement à cause de son prosaïsme que les Français on appris à aimer Arto Paasilinna. Nullement à cause du rire. Ses comédies mettent en scènes une inculture attrayante et exotique. Le langage gestuel peu développé, la franche paresse sociale et le laconisme des Finlandais de Paasilinna séduisent les Français, toujours obligés dans leur relations d’afficher leur statut et leur sociabilité. » (Putte Wilhelmsson, Centre d’information de la littérature finlandaise)

« Malgré une paternité revendiquée, un air de famille indiscutable et l'exercice incontesté du droit d'auteur, Arto Paasilinna ne ressemble pas à ses livres et réciproquement. Les romans sont drôles, légers, iconoclastes, picaresques, rabelaisiens et marcelaimés, déconcertants et jubilatoires, aussi torchés que leurs personnages, en un mot, ils sont finnois. Ils sont traduits en trente-six langues. Arto Paasilinna est bourru, taciturne, las et professionnel, costaud, en un mot, il est finlandais et ne parle que le finnois. (...) Il est trop vieux pour ses livres, c'est aussi pour cela qu'il ne leur ressemble plus, du moins à ceux qu'on nous propose en français, il n'y est pour rien, la faute aux éditeurs (les huit romans en français de Paasilinna sont publiés chez Denoël) qui attendent des dix, quinze ou vingt ans avant de les traduire. (...) Déjà, en 1989, lorsque parut en français l'emblématique et merveilleux Lièvre de Vatanen, il avait déjà quinze ans d'âge (en finnois, le lièvre était celui de Jäniksen, mais Ari Vatanen, qui, lui, ne boit que du lait, était alors au faîte de sa gloire automobile, il est aujourd'hui député européen). Il s'en vendit plus en France qu'en Finlande. Et ce décalage ne fait que s'aggraver puisque Paasilinna publie un livre par an à Helsinki, et Denoël en met sur le marché francophone un nouveau (ancien) tous les deux ans. » (extrait d’un article de Jean-Baptiste Harang, Libération 18 septembre 2003)

Les polars à la Val McDermid


Native de Kirkcaldy, sur la côte est de l'Ecosse, Val McDermid, 51 ans, a fait ses études au prestigieux St. Hilda's College, à Oxford. Journaliste, elle travaille notamment pour le Mirror du Devon, le Daily Record de Glasgow, le magazine d'investigation People de Manchester. Son premier polar paraît en 1987. Depuis, elle en a publié vingt-cinq. A partir de 1995, McDermid collectionne les récompenses internationales, notamment le prix du Roman d'aventures pour Mauvais signes en 1998. De quoi se consacrer à l'écriture de ses livres. Elle a un fils et vit à Manchester avec ses trois chats. Cheveux en pétard, très courts, d'un blond presque blanc, bouille ronde et double menton, silhouette massive: Val McDermid ne passe pas inaperçue.

Elle pourrait se la jouer diva, en digne chef de file de la nouvelle génération des reines du crime à l'anglaise. Mais non, pas son genre. Elle s'apparente plus à ses compatriotes William McIlvanney, Ian Rankin ou encore Louise Welsh, grands noms du polar écossais. Et puis elle ressemble à ce qu'elle écrit: des intrigues au carré dans un contexte toujours très réaliste, un style sans chichis, des personnages crédibles et complexes, un féminisme assumé. Voire un soutien affiché à la cause homosexuelle, notamment par le biais du personnage de ses débuts, Lindsay Gordon, «journaliste, socialiste, féministe, lesbienne, cynique» (Une mort pacifique). En femme de tête, sa détective privée Kate Brannigan faisait aussi très fort Le dernier soupir.

Avec son nouveau livre, La souffrance des autres, le quinzième traduit en français, Val McDermid redonne la vedette à son duo de choc: le psy profiler Tony Hill et la flic Carol Jordan, déjà à l'œuvre dans Le chant des sirènes, La fureur dans le sang (titre de la série télévisée tirée de leurs aventures) et La dernière tentation. Justement, cet épisode-là laissait Carol sur le carreau, après avoir subi un viol au cours d'une traque à haut risque. Mais l'inspectrice est réclamée par ses chefs. Ils la poussent à venir à bout de deux enquêtes particulièrement délicates: identifier le meurtrier qui s'attaque à des prostituées et dont le modus operandi est exactement celui d'un autre serial killer, déjà incarcéré, et élucider la disparition de jeunes garçons qui pourraient être victimes d'un réseau pédophile. Déprimée, "déglinguée", Carol Jordan va pourtant tout faire pour rester à la hauteur de sa réputation de super-flic. Le soutien moral, et professionnel, du docteur Hill, ce "zigoto" (c'est lui qui le dit!), ne sera pas de trop. On retrouve ce tandem un peu branque avec plaisir. Leurs chamailleries, leur affection mutuelle aussi, apportent un peu de fantaisie à un scénario sombre, dur, où la violence faite aux femmes et aux enfants est omniprésente. L'Ecossaise Val McDermid n'en oublie pas pour autant de tenir son lecteur en haleine: de le scotcher en somme!

Virginia Woof, une vie à vau-l'eau


Chaque livre de Virginia Woolf s'ouvre immanquablement par la fin. Il ne peut en être autrement, elle l'a voulu, l'a décidé, le 28 mars 1941, à 59 ans. Ce matin-là, sa silhouette à la Modigliani disparaît volontairement dans les eaux glacées de l'Ouse en crue. Les lourdes pierres placées au fond des poches du manteau de fourrure. La fine canne abandonnée sur la rive grumeleuse. La chaleureuse lettre d'adieu laissée à Leonard, futur veuf "je suis en train de devenir folle, j'en suis certaine". Ces accessoires figurent à jamais dans la vitrine bien astiquée de la mémoire collective. Tragiquement connu, au point d'effacer l'œuvre, de l'engloutir, tout du moins de la délaver ou de la déformer, ce suicide fait aujourd'hui écran. Impossible d'entrer sans y penser dans l'écriture abyssale, vibrionnante, au bord de l'expérience limite, de Virginia Woolf. Impos­sible de ne pas guetter les signes annonciateurs de cette noyade délibérée dans ses journaux intimes comme dans ses romans, deux faces opposées d'un même miroir dont la romancière n'a jamais aimé le reflet : "Eh bien, voyez-vous, je ne vaux rien en tant qu'écrivain, je suis démodée, vieille ; ne puis faire aucun progrès, manque de discernement", se plaint-elle vingt ans avant sa mort. Les indices sont nombreux dans ses longues phrases ondoyantes, résolument aquatiques. Commençons par la fin, donc. Feuilletons à rebrousse-pages son Journal intégral, plongeons dans les remous des derniers jours. "Curieuse impression de bord de mer aujourd'hui [...] Chacun s'arcboutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair", consigne-t-elle le 24 mars 1941, quatre jours avant le saut final.

Six ans plus tôt, le 4 septembre 1935 : "Oh, quel déluge ! J'ai étrenné mon parapluie pour traverser le jardin. Nous avons vu un serpent manger un crapaud : il en avait déjà avalé la moitié. De temps à autre, il aspirait. Le crapaud lentement disparaissait. L. a tâté, du bout du bâton, la queue du serpent qui a vomi le crapaud en bouillie, et moi j'ai rêvé d'hommes qui se suicidaient et vu leur cadavre fendre les eaux." Déjà, le 28 juin 1923, la tentation de l'immersion la hante. Perdre pied pour mieux avoir prise sur le monde reste son rêve suprême : "Oh ! pouvoir sans effort entrer et sortir des choses, m'y plonger au lieu de demeurer sur les bords !" Virginia Woolf, ce nom lui-même sonne comme une aberration, un choc des contraires voué à la désagrégation. Vierge et louve, rêveuse et acharnée, prudente et vorace, idéaliste et lucide, elle oscille toujours entre deux pôles, comme elle griffe tour à tour les pages de son journal et de ses romans avec un "stylo qui pleure son encre". Raconter sa vie la révulse, car, écrit-elle dans L'Art de la biographie, "la majorité des biographies victoriennes ressemblent aux figures de cire conservées à l'abbaye de Westminster et que l'on transportait à travers les rues dans des cortèges funèbres, des effigies n'ayant qu'un vernis de ressemblance avec le corps contenu dans le cercueil". Pourtant, Virginia Woolf pratique comme personne l'écriture intime, au plus près de ses soubresauts intérieurs et de ses tracas quotidiens. La force inextinguible de ses textes vient de ce paradoxe, dont elle a fait sa raison d'être : parler de soi sans s'épancher, être concis dans la logorrhée, transparent dans l'opacité. Son secret, pour y parvenir ? Le port du masque, qu'elle maîtrise comme personne.

Se cacher derrière ses personnages de roman, leur prêter les modulations de sa voix, tour à tour étouffée, implorante, rieuse ou légère. Le subterfuge n'est pas nouveau, mais Virginia Woolf y a recours avec un art unique de l'effacement tourbillonnant. Elle écrit par cercles concentriques, comme si elle frottait une gomme sur l'esquisse de son propre visage, jusqu'à faire dans le papier un trou béant dans lequel elle ne parvient plus à se cacher. Autoportrait à double fond, son roman Mrs Dalloway est l'exemple le plus frappant. Virginia Woolf mène le récit parallèle de deux errances, celles de Clarissa Dalloway et de Septimus Warren Smith, en perdition dans les méandres de leurs regrets, tergiversations et accès de lucidité. Ces deux funestes personnages ne se rencontrent jamais mais éprouvent le même désarroi devant la vacuité de l'existence, que seule atténue la beauté des choses. Douleur ressentie par la romancière elle-même, qui pourrait reprendre à son compte cette description de Mrs Dalloway : "Elle se sentait très jeune ; et en même temps, indiciblement âgée. Elle passait au travers de choses comme une lame de couteau ; et en même temps, elle était en dehors de tout, et elle regardait. Elle avait perpétuellement la sensation d'être en dehors, en dehors, très loin en mer et toute seule ; elle avait toujours le sentiment qu'il était très, très dangereux de vivre, ne serait-ce qu'un seul jour. De même, Virginia Woolf ne peut que partager les terrifiantes angoisses de Septimus, devant la déchirante transparence de ses écrits : "Elle lui apporta ses papiers, les choses qu'il avait écrites. Elle les déversa sur le sofa. Ils les regardèrent ensemble. Des diagrammes, des croquis, des petits bonshommes ou bonnes femmes brandissant des bâtons en guise de bras, avec des ailes (c'était vraiment des ailes ?) sur le dos. Des cercles tracés autour de pièces d'un shilling ou de six pence, les soleils et les étoiles. De zigzagantes parois à pic avec des alpinistes en cordée qui en faisaient l'ascension, on aurait dit des couteaux et des fourchettes ; des vues marines avec de petits visages farceurs émergeant de ce qui était peut-être des vagues : la carte du monde. Brûle tout ça ! cria-t-il. Et puis ses écrits ; que les morts chantent derrière les massifs de rhododendrons ; des odes au Temps ; des conversations avec Shakespeare ; l'amour universel : le sens du monde. Brûle tout ça ! cria-t-il".

Traquer la métamorphose, l'instant précis où l'on glisse d'une idée à l'autre, d'une pensée à un rêve, d'une colère à un apaisement. Virginia Woolf a devancé Nathalie Sarraute dans ce savant dépeçage de la réalité, pour toucher des mots l'indicible, l'inconcevable. Pour mesurer cette technique pénétrante et avant-gardiste, il faut lire La Chambre de Jacob, éblouissant diaporama composé par une série de témoins qui tentent à tour de rôle de retracer la vie d'un défunt. Comme toujours chez Virginia Woolf, les points-virgules offrent une étrange respiration dans les phrases. Ils sont des reprises de souffle, entre deux plongées en apnée sous la surface des choses. Et s'il en était de même pour ces mystérieux ronds d'encre qui crèvent les pages de son Journal d'adolescence ? Bouches bées, bulles de survie, zéros pointés, boucles bouclées... L'énigme n'a jamais été percée. Peut-être s'agit-il tout simplement de l'entrée du tunnel qui permet d'accéder à l'univers intérieur de celle qui écrivait : "Je creuse de belles grottes derrière mes per­sonnages. Je crois que cela donne exactement ce que je désire : humanité, humour, profondeur". Alors, entrons, tombons. C'est tout. C'est tout. Comme aime à le marmonner Mrs Dalloway, en arpentant Bond Street. (Source Télérama n° 3052).

Raymond Carver : les mots pour tenir


Une femme se confie. Elle déverse sa lassitude, raconte son boulot - elle vend des vitamines, ou plutôt elle n'arrive pas à en vendre. Elle voit s'envoler l'espoir de gagner un peu d'argent, l'espoir de se sortir de la mouise. Face à elle, un homme, son compagnon, peut-être Raymond Carver lui-même. Il sent la tension monter, hume - respire - son désespoir. Il lui lance une bouée, une petite phrase qu'il prononce à voix basse, tout doux : "Qu'est-ce qu'il y a, chérie ?" Blanc. Il continue : "Je posai les verres sur la table et m'assis. Elle poursuivit comme si je n'avais rien dit. Peut-être que je n'avais rien dit Les Vitamines du bonheur.

L'univers de Carver tient dans ces quelques lignes, dans ce "peut-être que je n'avais rien dit", dans cette incapacité qu'ont ses personnages - lui ? - à parler, à tendre à l'autre ne serait-ce qu'un regard, un sourire, une main amicale, quelques mots de réconfort. Carver écrit le silence, non pas celui de la sérénité, mais celui de l'abattement, de l'effondrement. Ses phrases semblent anodines, insignifiantes ? Faux. Au détour d'une virgule, elles annoncent l'imminence de la catastrophe. L'abandon, la trahison, la lâcheté. La solitude. Le débrouille-toi. Personne n'y peut rien. C'est comme ça. C'est la vie. Carver donne au quotidien, au banal, au vide qui unit une femme et un homme, une dimension vertigineuse. Il fait résonner le séisme amoureux à mots feutrés. Il apostrophe la violence, la douleur, mais les cache, par pudeur, par choix - en poète. Il écrit : "Les mots, c'est finalement tout ce que nous avons, alors il vaut mieux que ce soit ceux qu'il faut et que la ponctuation soit là où il faut pour qu'ils puissent dire le mieux possible ce qu'on veut leur faire dire (De l'écriture). L'écrivain américain, décédé voilà tout juste vingt ans, n'a écrit que des poèmes, que des nouvelles. Dans un recueil d'essais (Les Feux), il avoue désirer plus que tout se mettre au roman, mais il bute. Il dit ne pas trouver le temps, se reprend : "Ma capacité d'attention m'avait fui ; je n'avais plus assez de patience pour m'essayer au roman. [...] A l'orée de la trentaine, j'ai renoncé à tous mes rêves de grandeur."

Et si, tout simplement, Carver savait qu'il était ou qu'il serait bientôt Carver ? Maître incontesté de l'ellipse, de cet art du mine-de-rien, forgeur du danger impalpable mais imminent, scénariste de la menace sourde, celle qui plane sans bruit avant de choisir sa proie, homme, femme, tous naufragés de l'american way of life, tous à la dérive, sans amour, sans destin grandiose, piètrement accrochés à des rêves de pauvres, contraints à avaler des vitamines (du bonheur) pour croire un peu à la vie, esclaves de l'ivresse - alcool, frasques et foutaises -, entraînés à se déchirer eux-mêmes avant que l'infortune ne s'en charge... Et si Carver, dans la lignée de ceux qui l'ont nourri - les John Gardner, John Cheever, William Kittredge, Tchekhov -, avait réinventé la nouvelle ? Et si Carver, à l'instinct, avait su distiller une autre façon de voir le monde alentour, de regarder les siens, de les sortir de leur anonymat, avait réussi une autre façon de raconter la vie ? Passer en coup de vent. Ne pas s'éterniser. Une autre histoire attend. Capter du coin de l'œil une babiole, un petit événement - un silence, un geste, trois mots. S'arrêter sur le fugace, une cigarette qui se consume dans un cendrier, une voix éraillée qui marmonne. En tirer tout le désastre. L'écrire, sans chichis, sans misérabilisme. Et travailler sans relâche, jeter des trucs sur le papier, éplucher les phrases, tailler dans la masse, imposer un souffle, une respiration, marquer le tempo, calculer les points, les virgules, et faire éclore l'émotion. "Le talent, ça court les rues", disait encore Carver.

Alors lui, l'homme cassé par les défaites, les petits boulots, les logements de misère, l'alcool, lui, l'écrivain qui ambitionne d'atteindre la littérature en triturant des histoires de rien, s'énerve : "Dans l'écriture, le désordre et le débraillé me font horreur !" Il bosse, dur, raconte (ment-il ?) qu'il se cache dans sa voiture ou dans une laverie automatique, pour être tranquille, loin du vacarme familial, des braillements de ses mômes arrivés trop tôt - il n'avait pas 20 ans. Une nouvelle, c'est de la concision, du brut. Du coup de poing. Quelques pages, et puis voilà. Carver ne plante pas de décor, ne dit rien du lieu, ou à peine, une cuisine, une table, ne dit rien de ses personnages, ou à peine. Qu'importe d'où ils viennent, qu'importe leur passé, seul compte l'instant présent - un silence, un geste, trois mots -, la marque de fabrique Carver. L'écrivain met ses personnages - d'autres lui-même - en images. Il avance plan par plan, les emmène au bout de leur histoire, celle qu'il a imaginée, ou glanée, pour eux. Et les plante. Au lecteur de faire le reste : accepter d'être chamboulé par cette prose incandescente, accepter de devenir accro, comme toute une ribambelle d'écrivains américains, français, japonais, qui s'en réclament : Richard Ford, Charles D'Ambrosio, Georges Bonnet, Eric Holder, Marie Desplechin, Haruki Murakami, qui traduisit le "grand Ray". Reprise du dialogue. Peut-être qu'il ne lui avait rien dit. La femme poursuit : "Je suis mon unique cliente. Je me dis que prendre toutes mes vitamines, ça me fera du bien à la peau. Qu'est-ce que tu en penses, de ma peau ? Tu crois que ça existe, les overdoses de vitamines ? J'en arrive à ne même plus pouvoir vomir comme les gens normaux. - Chérie, dis-je." . (Source Télérama n°3053).

John Fante (1909-1983)


Fils d'émigré Italien, John Fante naît au Colorado, États-Unis, en 1909, au sein d'une famille croyante et conservatrice. Son enfance de gamin des rues turbulent se fera au sein d'une école Jésuite, où Fante découvrira douloureusement le besoin de liberté, la sexualité, et l'écriture. Il commence à écrire très tôt et, si on en croit ses romans autobiographiques, se montre comme un enfant particulièrement sensible, enflammé, charismatique et avide de la beauté du monde. Ses premières nouvelles attireront l'attention du célèbre H.L. Mencken, rédacteur en chef de la prestigieuse revue littéraire The American Mercury, qui publiera régulièrement la prose du jeune Fante et gardera même une correspondance de 20 ans avec le jeune écrivain.

Son premier roman Bandini, parait en 1938. Largement autobiographique, on y suit les pérégrinations du jeune Arturo Bandini, fils d'immigrés Italiens, habile rhéteur, manipulateur, joueur et jouisseur, qui cherche à se faire une place au soleil. L'œuvre est habile, élégante, et montre un Bandini/Fante sûr de lui et de sa folie. Ceci est bien en adéquation avec la personnalité de Fante : menteur, joueur... Il n'a pas hésité ici, comme il ne cessera de le faire, à travestir la réalité, pour lui donner plus de substance, plus de goût, plus de puissance. Et l'effort marche à merveille : Bandini est un héros inimitable, border-line, toujours à chercher l'extrême et la nausée dans ses envies : l'art, la philosophie, les femmes. Bandini constitue le premier quart d'un cycle autobiographique constitué de La route de Los Angeles, Demande à la Poussière, et beaucoup plus tardivement de Rêves de Bunker Hill. A l'époque de Demande à la poussière (1939), Fante est encore un gamin torturé et impulsif, qui s'est installé dans un petit hôtel tenu comme une pension de famille par une dame patronnesse. Fante vit alors seul, envoie de l'argent à sa mère dès que tombe un cachet de l'American Mercury, prophétise le monde, et reste sans cesse tendu entre deux abîmes : les femmes et la littérature.

Fante épouse en 1937 une jeune et belle éditrice, Joyce, puis publie Plein de Vie dont le succès lui ouvrira les portes d'une carrière de scénariste à Hollywood. Cette carrière fut vraisemblablement alimentaire pour Fante, qui regrettait la cruauté bruyante de son travail de romancier. Il ne quittera cependant jamais ce dernier, dictant encore à sa femme Joyce les épreuves de Rêves de Bunker Hill à 74 ans, aveuglé par des complications de son diabète. Fante eu quatre enfant, dont l'écrivain Dan Fante.L'œuvre de John Fante est marqué par le goût de l'excès, de la provocation, de la remise systématique en cause des certitudes, des conventions. Là où d'autres gosses font ce qu'on leur dit quand on leur demande de ne pas s'approcher de la fenêtre, Fante saute. Ce même besoin de goûter la vie ad-nauseam s'est reproduit tout au long de son existence, avec des situations de chaos permanent. John Fante / Bandini était un homme joueur, impulsif, et toujours effrayé à l'idée de passer à côté de la moëlle de la vie, angoissé par le train-train ronflant des gens heureux. Ce besoin de saveur a précipité l'auteur comme le personnage dans une vie troublée, infiniment riche, mais aussi invivable pour ses proches.